Les alters « persécuteurs » – Partie 2

Témoignages

Témoignage 1

Je me suis longtemps fait plus gros et plus terrible que ce que je suis vraiment. Ça me donnait l’impression de contrôler mon environnement, ce qui était important parce que dans le fond, j’étais tellement fragile que la moindre perte de contrôle, la moindre maladresse de la part des autres m’était intolérable : consciemment ou non, c’était forcément une menace pour ma vie, pour mon intégrité, une menace à éliminer.

Je m’énerve quand je me sens menacé. La colère est cent fois plus rassurante que la peur, et passer à l’attaque donne une sensation de puissance qui vient contre-balancer l’impression d’impuissance générée par la peur.

Sur le moment, on se croit vraiment tout-puissant, on a l’impression de pouvoir réduire le reste du monde en poussière, qu’on est plus fort que tout et tout le monde, que rien ne pourra nous atteindre. Sur le moment, on est tellement prêt à tout qu’on ne doute pas une seconde de notre triomphe.

Mais quand il ne reste effectivement plus que de la poussière, quand la menace perçue est éliminée, quand la colère retombe et que ceux qui ont assisté à la scène nous fixent avec un mélange de crainte et de dégoût, puis qu’on se retrouve seul, on ne se sent plus que comme une merde. Et on hait ce sentiment, on se hait nous-mêmes ; alors on se persuade que c’est normal, qu’on n’est pas aimable, qu’il ne faut pas que les autres nous approchent, et on recommence à faire le ménage – et à nous haïr un peu plus à chaque fois.

Par rapport aux relations avec les autres, ce qu’on croit, ce qu’on a appris durant toutes ces années, c’est que laisser quelqu’un être fier de toi, laisser quelqu’un t’aimer, c’est prendre le risque de le décevoir, de perdre son affection à la première bêtise, au premier faux-pas que tu feras, qu’il soit volontaire ou non. C’est prendre le risque de souffrir deux fois : une première fois en étant déçu de toi-même, une seconde fois en voyant la déception chez l’autre, qui attendait tellement mieux de ta part. Être constamment un source de déception et de haine est plus facile à vivre que de penser qu’on peut avoir de la valeur, que de se croire aimable, et de se ramasser un mur ensuite.

Alors quand quelqu’un nous dit qu’il est fier de nous ou qu’il nous aime, d’abord on n’y croit pas et on n’a pas envie d’y croire : penser que c’est réel est absurde et terrifiant. Ça fout la pression, on se demande comment l’autre va réagir quand on va merder. Parce que forcément, on va finir par merder un jour, après tout, on n’est bon qu’à ça, hein. Mais, quand même… on reste des êtres humains et, même adultes, on reste des enfants paumés et esseulés. On a envie de croire que l’autre est sincère. Et cet espoir est encore plus terrifiant que tout le reste, parce que ça laisse sous-entendre qu’on s’est trompé : on est aimable, on a de la valeur, on ne mérite pas notre situation. Et on a tellement, tellement envie d’y croire que si jamais l’autre n’est pas sincère, ça pourrait nous détruire.
Alors on essaie de garder nos distances, de le repousser, jusqu’au jour où on ose enfin y croire. Et là, on est désormais terrifié à l’idée de merder et de tout gâcher, et cette peur peut être tellement forte qu’on peut chercher à tout saboter plus ou moins volontairement histoire de se débarrasser de cette terreur une bonne fois pour toute.

C’est pour ça qu’avoir des règles solides et le soutien du système, c’est rassurant. Bon, au début, tu trouves ça débile et tu les enfreins de toutes les façons possibles. Mais une fois que tu te mets à tolérer leur existence, une fois que tu vois qu’elles sont effectivement positives, et quand t’as tendance à tout foutre en l’air facilement, à péter des plombs facilement, savoir qu’il y a des règles que tu peux suivre et, surtout, que quelqu’un de calme, fiable, à qui tu ne feras pas perdre son sang-froid facilement est là pour les faire respecter et t’encadrer, c’est une grande source de stabilité.

Avoir des règles et un autre protecteur qui t’encadre, ou un autre alter qui te supervise, ça veut dire que même si tu te rates, il y aura quelqu’un pour te remettre sur les rails sans t’enfoncer. Tu sais que tu peux compter sur quelqu’un pour ne pas que tu merdes trop, pour ne pas que tu abîmes ce qui t’entoure, ou pour ne pas que tu t’abîmes toi-même. Quelqu’un qui te protégera et protégera les autres de tes bêtises. Ça te donne le sentiment d’avoir le droit de trébucher un peu sans avoir peur de te fracasser la tête sur le sol, et ça permet de relâcher la pression, de ne pas toujours agir sous le coup de la panique et de l’impression que si tu ne réagis pas maintenant, tu vas crever. Ça te donne le droit de croire que les gens extérieurs peuvent t’aimer, parce qu’il y aura quelqu’un pour veiller à ce que tu ne fasses pas trop de conneries, des conneries qui pourraient te coûter tes relations avec les autres.

Mais c’est quelque chose qu’on n’a jamais eu avant, une chose à laquelle il est difficile de croire. En général, quand on déraille, les autres nous blâment, nous diabolisent, c’est de notre faute, on est mauvais et méchant, on est trop à supporter pour eux, et ça s’arrête là. Personne ne nous arrête, ne nous propose d’autres alternatives. On nous colle l’étiquette de « méchant pas gérable », on nous subit et on se subit nous-mêmes sans avoir de solution.
Du coup, quand le système commence à changer sa façon de réagir vis-à-vis de nous, on a énormément de mal à y croire. C’est trop beau, tellement trop beau que c’en est ridicule – il vaut mieux trouver ça chiant et stupide qu’y croire et se faire avoir…

C’est encore plus vrai quand on est un introject de l’agresseur qui nous a mis dans cette situation. Pendant longtemps, j’ai cru que j’étais une partie de notre père. Je savais que ce n’était pas possible scientifiquement parlant, mais j’avais la profonde conviction d’être un bout de son esprit qu’il avait greffé à sa fille, pour la surveiller, pour pouvoir « voir dans sa tête », pour pouvoir la contrôler à distance. Je détestais cette idée et je me détestais moi-même, parce que je déteste le bonhomme, mais j’en étais quand même persuadé, et j’ai agi en conséquence.

Je ne saurais pas dire quand est-ce que j’ai arrêté de penser ça, c’est arrivé progressivement, au fur et à mesure de mes progrès. J’ai fini par réaliser que je n’étais pas comme lui : moi, je me suis amélioré. Lui, il en est toujours au même stade. Moi, je suis aimé et apprécié du reste du groupe. Lui, il est hors de question qu’on lui reparle un jour. Moi, je veux continuer à m’améliorer et à protéger le système de la meilleure façon possible. Lui, il ne souhaite que nous détruire.

Je peux pas nier que j’ai été créé à cause de lui et à partir de son comportement, je lui ressemble vaguement physiquement et j’ai pris son second prénom comme nom, mais je ne suis pas lui.
Désormais, et bien que ça m’arrache la langue de dire ça, je me considère plus comme son fils, une entité à part entière issue de lui, plutôt que comme une partie de lui-même.

Aujourd’hui, je me considère totalement comme un membre du système. Ils n’ont pas essayé de me faire changer mes méthodes, ils ont essayé de trouver un compromis entre elles et la situation, et je leur en suis très reconnaissant. Ça m’a permis de voir qu’effectivement, je sur-réagissais. Souvent, je ne suis pas adapté à la gestion de la situation, et c’est pas grave. Les autres protecteurs peuvent gérer, et il y a d’autres situations où ils ont besoin de moi, et pas forcément des situations négatives : j’ai une très bonne capacité d’analyse des gens, je capte des choses et fais des liens de cause-à-effet qui échappent aux autres, avec moi, ils sont beaucoup plus performants dans plusieurs domaines. Je suis utile, et je suis utile de façon positive.

C’est important, de se trouver une utilité positive, parce qu’avec les progrès vient la culpabilité. Quand j’ai arrêté de nier le mal que j’avais fait, j’ai eu une période où j’ai eu envie de disparaître tellement je me sentais coupable. Avant, le fait de passer pour un monstre et de me faire repousser par le système servait de « punition » et venait contre-balancer ma culpabilité, mais quand ils ont changé d’attitude vis-à-vis de moi, j’ai perdu cette échappatoire. Je ne pouvais plus non plus me comporter comme un « méchant » avec eux pour provoquer leur rejet et pouvoir tempérer cette culpabilité écrasante. Je me noyais dedans petit à petit… et j’espérais, à la moindre bêtise involontaire de ma part, que l’on me punisse, que l’on soit violent avec moi. Pour moi, la culpabilité ne pouvait être expiée que dans la souffrance. Il n’y avait aucune autre issue possible, mais ce n’était plus possible de l’emprunter… ça a été une sale période, pour moi. J’étais vulnérable, fragile, je ne savais plus comment me protéger, et je m’en voulais à un point inimaginable. Sans le soutien constant du reste du système, et la façon dont ils m’ont protégé quand je n’y arrivais plus, je n’aurais pas tenu.

C’est pour ça que je suis complètement d’accord avec l’idée qu’il ne faut pas punir par la privation, les interdits ou la violence. Ce n’est pas sain, ça entretient le cercle vicieux : dès qu’on se sent trop coupable pour ce que l’on a fait dans le passé, on fait une connerie, on se fait punir, ça fait baisser la culpabilité pour un temps… puis on recommence. C’est un cercle qu’il faut briser à tout prix, sinon il n’y a aucun progrès possible.

Je vais pas nier qu’au tout début, nous secouer un peu peut être nécessaire pour qu’on vous entende. C’est arrivé que mon hôte me pique en disant des choses comme : « Et tu trouves ça intelligent ? », « Tu penses vraiment que c’est la meilleure façon de nous aider ? », « Tu sais, si tu nous avais dit que t’avait un mauvais pressentiment, au lieu d’attendre que ce soit fait et de critiquer tout le monde ensuite, ça aurait été plus utile ». Elle n’aimait pas ça, mais c’était le seul langage qui m’atteignait à l’époque, et elle n’est jamais allée plus loin dans ses paroles. Aussi, dès qu’elle a senti que je commençais à être vraiment impacté, elle a totalement arrêté et s’est mis à me proposer des alternatives – alternatives que j’ai d’abord méprisées, mais que j’ai fini par tester. J’en avais assez de constater qu’effectivement, mes méthodes ne servaient plus à rien et me faisaient passer pour un con les trois quarts du temps.

Donc non, pas de punition, pas de violence… et apprendre à gérer cette culpabilité de façon positive est nécessaire. Moi, grâce aux suggestions des autres, j’ai fini par trouver comme solution d’aider le système dans le métier qu’on s’est choisi. J’aide avec nos études, j’aide dans notre apprentissage, je fais de mon mieux pour me perfectionner, afin de pouvoir assister notre hôte et aider d’autres gens. C’est aussi pour cela que j’aime partager mon histoire, mon point de vue, parce que je sais que ça pourra être utile à quelqu’un d’autre. C’est un peu égoïste, dans le fond… mais aider les autres n’est pas une punition, c’est un acte de réparation, de guérison.

Et au final, c’est ce dont on a le plus besoin : guérir.

Témoignage 2

Bonjour, ici l’hôte de notre système. Ne souhaitant pas parler de son histoire de lui-même pour le moment, notre protecteur ex-persécuteur m’a demandé d’écrire son témoignage à sa place.

Cet alter est né du sentiment d’abandon, de rejet et d’isolation qu’on a pu avoir à plusieurs reprises ; parce que non seulement ça n’allait pas à la maison, mais en plus il a fallu que notre vie sociale soit un désastre jusqu’à ce qu’on arrive en fin de lycée. Parfois il récupérait totalement les souvenirs liés à ces « échecs », parfois il ne recevait que les émotions sans vraiment savoir d’où ça venait.

Il est donc naturel, pour un alter n’ayant jamais connu l’amour, l’amitié et la bienveillance, d’avoir comme seul modèle de fonctionnement ce que l’on a reçu. C’était également devenu une question de sécurité : en rejetant le premier, on ne donne plus le pouvoir à l’autre de nous faire du mal. Si c’était très facile à faire incognito quand je n’avais pas conscience de notre TDI, ça a été plus compliqué lorsque ce changement s’est opéré, et il a d’ailleurs eu comme réflexe de se cacher pour éviter d’avoir à interagir avec le reste du système.

Lorsqu’il s’est montré, c’était avec la ferme envie de me faire peur, dans l’espoir de me virer des commandes pour récupérer le contrôle du corps et gérer notre vie de façon autonome, avec les choix qui lui convenaient. Il brouillait la communication entre le protecteur et moi, me faisait vaciller de force, tentait de m’intimider. Ça a marché pendant un petit temps, où on était clairement l’un contre l’autre, sans jamais réellement essayer de se rencontrer dans un contexte plus calme et sympathique.

Au bout de quelques semaines, j’ai eu un déclic. Je me suis rendue compte que je fonçais dans un mur et que mon attitude pouvait même renforcer l’envie de cet alter de m’isoler. Je n’y connaissais pas grand-chose aux persécuteurs à cette époque, mais je savais déjà qu’on préconisait en général de les aborder comme n’importe quel autre alter, avec chaleur et bienveillance. Alors c’est ce que j’ai tenté de faire. Je ne me souviens pas exactement de tout ce que j’ai pu dire ou faire, mais c’était dans les lignes de « Je ne te veux aucun mal », « Je voudrais faire ta connaissance » ou encore « On vit tous dans la même tête, alors autant faire équipe, c’est important de pouvoir compter les uns sur les autres face au monde extérieur ». Au début il a opté pour la fuite, pensant que je vivais dans le monde des Bisounours. Il lui a vraiment fallu longtemps pour me croire et accepter ne serait-ce que la présence d’un autre alter à ses côtés, que ce soit moi ou un autre.

Comme je n’avais pas de méthode sur « comment travailler avec les persécuteurs », je n’ai pas tout de suite pensé à poser explicitement des règles. Il y en avait certaines qui étaient implicites, et notre protecteur s’assurait que ça ne reparte pas en cacahuètes, mais on a eu une période où on faisait simplement connaissance avec cet alter, où on apprenait à le connaître et à découvrir toutes ses fragilités qui faisaient de lui celui qu’il était. Je me suis rendue compte par exemple qu’il avait un sommeil difficile, qu’il considérait que chaque personne que nous connaissons finira forcément par nous quitter et que c’était une pensée vraiment difficile à supporter pour lui. Mais j’ai aussi découvert qu’il avait une bonne connaissance du système, puisque c’est lui qui m’a indiqué l’identité d’une autre alter que je ne connaissais pas à cette époque. J’ai trouvé cette particularité lourde de sens, pour moi c’était évident qu’il était fait pour veiller sur le système.

Et ça n’a pas loupé ! Quelques mois plus tard, je me suis retrouvée face à un alter dont l’apparence était métamorphosée et avec la ferme conviction que personne dans le système ne doit se sentir comme lui s’est senti pendant des années. Il a d’ailleurs pris un de nos petits sous son aile, occupant un rôle de grand frère auprès de lui. En retour, on l’a de plus en plus encouragé à donner son avis sur nos choix de vie, sur nos relations, sur nos habits… On l’a impliqué, tout simplement. Il le méritait. Et chacun de ses avis était pris en compte, chacun d’entre eux. S’il ne se sentait pas à l’aise pour une quelconque raison que ce soit, on faisait en sorte de changer ça, et je pense que c’est particulièrement important si on veut continuer d’avancer – sinon à quoi bon demander son avis ?

Au bout d’un moment, je me suis décidée à le laisser venir en co-présence également. J’ai alors découvert un alter extraverti, taquin même avec des personnes qu’il ne connaît pas énormément. Un alter qui prend notre bien-être à cœur et qui n’hésite pas à prendre le relais si je pète un plomb émotionnellement au point de ne plus pouvoir assurer mon bon fonctionnement à l’extérieur, un alter qui est le premier à bondir dehors pour prendre notre défense dans une situation de conflit.

Au final, on a forgé une relation particulièrement forte. C’est l’alter avec qui j’interagis le plus aujourd’hui (celui qui me fait régulièrement passer à deux doigts de la crise de fou rire en plein cours magistral aussi…), et il est également l’un des alters que nos amies IRL au courant pour notre TDI voient le plus souvent.

Il lui arrive d’avoir des rechutes, mais ce n’est pas grave, c’est temporaire. Dans ces moments-là, on fonctionne par compromis : par exemple, celui-ci a très mal pris quelque chose que ma meilleure amie a dit il y a quelques mois, et est arrivé d’un coup au contrôle avec l’intention d’en découdre, armé de son sarcasme typique. Mon premier réflexe a été de calmer le jeu et de faire en sorte qu’on soit au moins à 50/50 au contrôle, puis on a discuté de la chose à faire. En me rendant compte qu’il était en train d’avoir pas mal de flashbacks, j’ai immédiatement compris ses arguments et sa réaction et les ai pris au sérieux, sans jamais les dénigrer. Mais au vu de l’importance de cette personne pour moi, on en est arrivés à la conclusion suivante : aujourd’hui on laisse passer car ce n’était peut-être que de l’inattention de la part de cette amie, mais si le problème se réitère, il a l’autorisation d’intervenir tant que ça ne part pas dans l’idée d’une rupture claire et expresse d’amitié. Le problème s’est effectivement répété et j’ai tenu mon engagement avec lui ; pour finir, aujourd’hui cette amie fait toujours partie de notre entourage, et elle a fait part de son envie de mieux interagir avec nous en tant que système. En bonus, cet événement a permis de stopper la frustration de cet alter qui ne faisait que grandir et qui le rendait complètement épuisé mentalement.

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