S’occuper des parts enfants

Source :Dr. Kathleen Young – selfcare and child parts

Apprendre à prendre soin de soi-même est quelque chose de compliqué pour beaucoup de survivants de traumatismes. J’ai déjà écrit plusieurs fois sur les différents défis qui parsèment la vie de ceux qui ont des parts d’eux-mêmes dissociées, séparées. Cet article est une variante sur ce thème : s’occuper de soi et de ses parts enfants.

Un mot sur le vocabulaire : ceux qui ont un trouble dissociatif de l’identité ou un trouble dissociatif non-spécifié ont souvent des parts qui se sentent plus jeunes. Il existe une grande diversité de termes pour les qualifier : soi-jeune, enfants, petits [ Littles ], alters enfants. Dans le contexte thérapeutique, je mets un accent particulier à apprendre le langage de chacun, tout en respectant le « Tout » que forme la personne. C’est dans cet esprit que j’utilise le terme « parts enfants ».

Pourquoi ce sujet est-il aussi important ? Beaucoup d’adultes qui ont vécu des violences ou de la négligence tôt dans leur vie peuvent s’être déconnectés de l’enfant qu’ils ont été. Ou encore, ils peuvent reprocher des choses à cet enfant qu’ils ont été. C’est est également vrai pour ceux ayant un trouble dissociatif. Comment gérez-vous vos parts enfants dans votre vie d’adulte ?

Etes-vous conscient de ces parts enfants qui existent en vous ? Comment les abordez-vous ? Est-ce que vous les ignorez et les laissez seules ? Espérez-vous trouver une personne qui comblera leurs besoins ? Travaillez-vous avec elles en tant que parts de vous, tandis que vous guérissez de vos traumatismes ?

Comprennez-vous que ces parts enfants sont une tentative de résoudre des problèmes vitaux, une adaptation aux perturbations subies lors de vos premières années de vie, ou les voyez-vous comme des enfants à part entière ?

J’ai vu beaucoup de gens avec des troubles dissociatifs aller dans les extrêmes lorsqu’il s’agit de leurs parts enfants. Les deux approches comportent leurs lots de problèmes, et peuvent représenter des étapes dans le processus d’acceptation de ces parts enfants en tant que parts de vous.

Un de ces extrêmes implique le fait de les ignorer ou de les punir. Certaines parts enfants détiennent des souvenirs traumatiques et les émotions qui y correspondent : la terreur, la dépression, la haine de soi, d’énormes besoins affectifs. Certains personnes préfèrent ne pas reconnaître l’existence de ces parts, voire les accusent d’être à l’origine de leur douleur. Elles vont ainsi les ignorer, refuser leur existence et même les abandonner tandis qu’elles sont à nouveau victimes de violence dans le présent. Les problèmes que soulève cette façon de faire sont assez évidents.

L’autre extrême est de considérer les parts enfants comme étant des enfants à part entière. Cela peut signifier organiser toute votre vie autour d’eux, plutôt que de favoriser un mode de fonctionnement plus adulte. Les problèmes que pose cette approche peuvent être moins visibles.

Je sais que certains ne seront pas d’accord avec mes idées sur la question ; j’accepte vos points de vue ! Ce qui compte, au final, c’est ce qui fonctionne pour vous ! Et pour suivre cette idée de « ce qui fonctionne », j’aimerais juste que vous gardiez en tête la différence entre ce qui est confortable et familier, et ce qui facilite votre guérison. C’est à vous de décider quels sont les buts à atteindre pour votre système ! Si votre but est de travailler sur les traumas, abaisser le niveau de séparation et augmenter la capacité à la coopération interne, cela demande de comprendre comment vos parts enfants participent à l’image globale que vous représentez tous.

Certaines parts enfants sont curieuses, détiennent le sentiment de joie pour tout le système. Certains systèmes peuvent totalement s’organiser autour de ces parts ressenties comme sympathiques. Ils peuvent les pousser en avant (souvent automatiquement, sans s’en rendre compte) de façon à ce que les gens qui partagent leur vie puissent s’amuser avec elles, qu’elles puissent recevoir l’attention qu’elles n’ont pas reçue à l’époque. Qui ne voudrait pas s’occuper de ces enfants intérieurs et les protéger ? Les apprécier pourrait même être la première chose aimable que vous trouvez à votre sujet. La clef, c’est de comprendre qu’ils sont « vous » !

Alors qu’est-ce qui ne va pas avec cette façon de faire ? Pourquoi ne pas encourager et faciliter l’attention, le jeu, le fait qu’on prenne soin de vous, toutes ces choses que vous n’avez pas eues étant enfant ? Ne trouvez-vous aucun point négatif au fait de s’appuyer ainsi sur vos amis ? Sur les gens que vous connaissez en ligne ? Sur votre partenaire ? En thérapie ?

Pour aider à réfléchir à comment travailler avec les parts enfants, je voudrais partager avec vous la vignette clinique suivante, tirée de cet article : Les risques thérapeutiques de traiter les alters enfants comme de vrais enfants dans le Trouble Dissociatif de l’Identité*

Exemple 1 : Madame G. a commencé une relation avec un homme plus âgé et marié. Elle a essayé de stopper cette relation plusieurs fois, mais il réussit à chaque fois à la reconquérir en jouant sur ses aspects enfantins. Il l’emmène dans un fast-food qui possède des menus spéciaux pour les enfants, chacun avec un jouet, et lui en achète un. En comblant les besoins les plus superficiels des alters enfants, il manipule Madame G. de façon à ce qu’elle passe du temps avec lui, rejouant ses traumatismes d’enfance en la séduisant à travers de faveurs et des cadeaux de façon à ce qu’elle ait des relations intimes avec un homme plus âgé. A chaque fois qu’ils ont une rencontre de ce type, Madame G. régresse, tombe dans un état dépressif profond et a des idées de suicide.

Quelle a été votre réaction suite à cet exemple ? Est-ce que Madame G. arrive à s’occuper correctement de ses parts enfants ? Ne pensez-vous pas qu’il est important de superviser les activités de vos parts les plus jeunes ? Est-ce que ça semble bien de leur permettre d’interagir directement avec les gens extérieurs ? Avec vos amis, les personnes proches de vous, vos enfants ? Et qu’en est-il des activités sur internet ? Est-ce que vous vous attendez à, ou permettez, que des gens se comportent comme des parents avec eux ? Comment cela fonctionne pour vous ?

Bien sûr, tout le monde n’est pas un manipulateur, tout le monde ne va pas chercher à profiter de vous comme dans la vignette précédente. Mais vous êtes, en tant que « Tout », plus vulnérable si vos parts enfants sont présentes sans la supervision d’un adulte. Et à côté des risques de violence, quel genre de dynamique cela met en place avec les gens importants dans votre vie, s’ils interagissent régulièrement avec vous tandis que vous agissez comme un enfant ?

S’occuper de soi de façon adaptée signifie prendre en compte la sécurité de chacun d’entre vous. Une façon adaptée de se maintenir en sécurité est de prendre en compte les capacités de vos parts enfants, tout en travaillant de façon à les considérer comme des parts du « vous » adulte. Il est important de réfléchir aux règles dont vous pourriez avoir besoin au sujet du quand, du comment et avec qui ces parts enfants sont autorisées à être présentes. Est-ce que vous ne faites que des activités réservées aux adultes ? Conduire une voiture, utiliser internet et/ou les interactions intimes peuvent être des exemples d’activités réservées aux adultes. Comment gérez-vous ces situations ?

Exemple 2 : Madame P. commence une thérapie avec une nouvelle thérapeute expérimentée dans le traitement du TDI. Dès la première session, passe à un état d’elle-même de petite fille, qui tente de monter sur les genoux de la thérapeute. Quand la thérapeute refuse l’interaction, la patiente se met à pleurer et déclare que les autres thérapeutes l’ont toujours accepté et que cela fait partie de ses « besoins » d’être câlinée, afin de pouvoir guérir. La thérapeute restant impassible, elle se retrouve face à un état du moi adulte très énervé, qui déclare fermement que : « les enfants ont besoin d’être câlinés, et Dr. Untel le faisait. Si vous ne voulez pas les tenir contre vous, nous trouverons quelqu’un d’autre qui le fera. » Et Madame P. quitte le bureau.

Qu’avez-vous pensé de cette vignette ? Est-ce que Madame P. ne confondrait pas ses besoins avec ses envies ? Est-ce que cela aurait été thérapeutique pour la part enfant de la cliente de se retrouver sur les genoux de sa thérapeute ? Je pense que bien que cela peut être réconfortant pour une part enfant d’être câlinée, cela ne permet pas d’encourager le fonctionnement sur un mode adulte. En fait, les autres parts de la cliente pourraient avoir des réactions très différentes par rapport à celles de la part enfant lors d’un contact physique avec la thérapeute ! Cela pourrait être re-traumatisant, ou juste très embarrassant pour ceux qui ont conscience de vivre dans un corps d’adulte. Je pense que comprendre et réaliser d’où vient cette requête est cruciale ! Cela pourrait aussi être un bon moment pour éduquer les parts sur la réalité qui vient avec le fait de partager le même corps, un corps d’adulte, de façon à rester en sécurité et prendre conscience des limites personnelles.

Certaines approches thérapeutiques se sont centrées sur le « reparenting », sur le fait d’apporter aux parts enfants ce dont elles ont manqué lorsqu’elles étaient enfants. Par mon expérience (et en accord avec la Société Internationale pour l’Etude du Trauma et de la Dissociation), les interventions centrées uniquement sur du reparenting ne vous aideront pas à guérir. Elles ne permettent pas de vous considérer comme un « Tout », comme une personne entière, adulte, dont le but est de réussir à intégrer les traumatismes afin d’avoir de meilleures capacités de fonctionnement dans le présent. Ce style de thérapie peut favoriser la séparation, enrayer le processus de deuil de ce que vous avez manqué en tant qu’enfant, s’ajouter au désir de trouver quelqu’un dont l’amour pourra vous « réparer ».

Ne vous méprenez pas, vous parts enfants ont tout autant que vous leur place en thérapie. Vous avez réellement besoin d’une relation thérapeutique qui soutient et prend soin de chacun d’entre vous. Vous pouvez aussi vivre des relations aimantes avec d’autres personnes qui savent que vous êtes multiple. Beaucoup de personnes ayant survécues à des traumatismes complexes ont besoin de modèles qui les aiment et prennent soin d’eux avant de pouvoir le faire par eux-mêmes.

De mon point de vue, le rôle d’un thérapeute est aussi de vous mettre face à la dure vérité : vos parts enfants ont besoin de votre attention. Vous pouvez, avec le temps, apprendre comment prendre soin d’elles ! Cela est important que votre thérapeute vous aide dans cet apprentissage, en faisant attention à chacun d’entre vous. Il y a beaucoup de méthodes subtiles qui permettent d’en arriver là et qui permettent également de vous considérer comme un adulte entier et compétent.

*Référence :

Shusta-Hochberg, S.R. (2004).  Therapeutic Hazards of Treating Child Alters as Real Children in Dissociative Identity Disorder.Journal of Trauma and Dissociation, 5 (1), 13-21.

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