Le jour se lèvera au moins une fois

Source : Carolyn Spring – It’ll be alright on the night : my experience of sex after abuse

TW : mention de violences sexuelles

J’ai été agressée sexuellement pendant mon enfance. Une partie s’est passée au sein du foyer (inceste). Une partie s’est passée avec des personnes que je connaissais en dehors de la maison : des proches et connaissances de la famille, des personnes du corps enseignant, des profs de catéchisme. Et une partie s’est passée avec des inconnus que d’autres personnes m’ont présentées. Beaucoup de ces agressions se placent à l’extrémité de ce qu’on pourrait appeler un spectre. J’ai développé un Trouble Dissociatif de l’Identité, avec une amnésie pour la majeure partie de ces violences jusqu’au début de mes vingt ans. Des bouts et des morceaux de mémoire ont ensuite commencé à faire surface. Je n’ai jamais vraiment eu de « petit ami » en grandissant – j’étais quelque peu réticente à avoir des relations sexuelles, et quand j’y repense maintenant je me rends compte que je restais en retrait, que je gardais mes distances parce que j’étais trop remuée. Ça m’a peut-être rappelé, ou en tout cas ça a peut être ramené à la conscience ce qu’il se passait dans mon « autre » vie.

C’est quand j’ai commencé ma première vraie relation, quand j’avais 20 ans, que les murs de l’amnésie ont commencé à s’effondrer. Six semaines après avoir commencé la relation – qui est devenue très charnelle très rapidement – j’ai fait une sorte de dépression nerveuse et je me suis morcelée pour la première fois. Pendant que ça se passait, je n’ai pas du tout fait le lien – il n’y avait pas de raison apparente de « devenir folle ». Mais ensuite, j’ai réalisé que le déclencheur était le moment où mon petit copain a essayé de me violer analement. Il n’a pas été très insistant et, quand ça n’a pas fonctionné de son côté (parce que j’étais trop tendue et trop figée), il a juste abandonné et ça a été  la fin de la relation. Il n’avait certainement pas envie de me connaître une fois que j’avais commencé à devenir folle, et c’était tout aussi bien comme ça. A l’époque, je ne le voyais pas comme une tentative de viol, mais c’en était une. Il n’y avait pas de consentement, il a juste continué, en prenant ma réponse corporelle de figement sans être capable de dire un seul mot parce que j’étais terrifiée, comme un signe que tout était bon de mon côté. Ça m’a pris des années pour me rendre compte que ce n’est pas de cette façon que ça doit se passer.

J’ai arrêté les rencards un bout de temps après ça – avec mes problèmes de santé mentale, je ne me sentais pas très séduisante de toute façon ! J’ai plus ou moins réussi à remettre ma vie sur les rails et par un ami commun, j’ai été présentée à un mec très gentil et très attentionné, on s’est bien entendu, en commençant simplement une amitié. Je n’étais pas très intéressée par le sexe, mais par contre je voulais aimer et être aimée. Il n’était pas du tout insistant, on y est allé très doucement, en nouant d’abord une très forte amitié puis une relation. On s’est marié, et tout a fonctionné correctement les premiers mois. Je trouvais le sexe un peu répugnant, sans savoir pourquoi, mais j’avais envie de lui plaire et je voulais qu’il se sente aimé, donc d’une manière générale j’étais contente d’accepter.

C’était comme si je passais en mode pilote automatique – chose à laquelle j’ai remarqué plus tard être très douée. Pendant la relation sexuelle, je déconnectais et je n’étais plus là. J’avais l’habitude de penser que les gentes exagéraient quand ils disaient se voir d’au-dessus, comme s’ils se regardaient depuis le plafond, mais c’était mon expérience de base à chaque fois. Et ça m’a plutôt permis de m’en sortir. Il y avait certaines positions et certaines actions que je ne savais pas gérer du tout. Je ne supportais pas la présence de quoi que ce soit près de ma bouche, même pas d’être embrassée. Et je ne supportais pas de me sentir prisonnière. J’avais plutôt l’impression de jouer à un jeu – celui de toujours avoir un coup d’avance et d’éviter que ne se passe quoi que ce soit qui ne me fasse pas envie, en l’anticipant. Ça implique que le sexe ne me détendait jamais, voire que c’était sacrément épuisant mentalement.

Avec le temps, il devenait de plus en plus difficile de le supporter. Je faisais souvent en sorte d’être un minimum bourrée avant de commencer des relations sexuelles, parce que ça me permettait d’être assez détendue pour les gérer. Ça devenait de plus en plus compliqué d’atteindre l’orgasme, et, parfois, j’étais incapable d’être excitée, comme si mon corps était en grève. Au fond, je n’avais pas envie de le faire. Je voulais dire non, mais je ne pouvais pas, alors mon corps a commencé à le dire pour moi. Ensuite, le sexe a commencé à être douloureux. Je me rends compte maintenant du nombre de flashbacks corporels qui commençaient à apparaître pendant les rapports sexuels. J’avais de plus en plus de mal à concevoir que c’était avec mon mari que j’avais des rapports sexuels. J’avais l’impression d’être violée à nouveau. Je me pouvais me mettre soudainement à pleurer et mon mari était désemparé. Loin de lui l’idée de me faire du mal ou de la peine, du coup, je me sentais mal parce qu’il se sentait mal. À la fin, j’évitais le sexe autant que possible et c’est vite devenu une zone où l’on n’allait plus. Je me sentais terriblement honteuse que ce soit devenu si nul et je ne savais toujours pas vraiment pourquoi. Beaucoup de souvenirs d’abus étaient déjà remontés, mais – aussi fou que cela puisse paraître – je ne comprenais pas le lien avec le sexe. C’est comme si j’avais tellement l’habitude que ma tête fasse quelque chose pendant que mon corps en faisait une autre, que je ne pouvais pas les relier ensemble, même quand je l’évoquais en thérapie.

Ma vision du sexe, fondamentalement, c’était que c’est quelque chose qui pouvait m’arriver et que je pouvais faire, qui allait se passer sans que j’aie besoin de m’investir dedans. Mon mari se plaignait de façon exponentielle du manque d’intimité entre nous, disait qu’il avait parfois l’impression de faire l’amour à une idiote, et il finissait par être blessé parce qu’il avait l’impression que je ne l’aimais pas. Il trouvait mon désintérêt, puis mon aversion, très difficile à gérer, comme une sorte de jugement. Il est devenu insécure, il se demandait ce qu’il avait bien pu faire de mal ou s’il était sexuellement inadéquate. Jusqu’au point où on ne pouvait plus du tout aborder le sujet sans se disputer.

Finalement, on est entré en thérapie de couple avec une thérapeute spécialisée en sexualité et relations conjugales, et ça a été le commencement d’un revirement de situation. On ne s’était pas rendu compte à quel point on s’engluait dans le jeu des accusations, à quel point on pensait que le problème résidait chez l’autre, au lieu de penser que le problème était l’abus en lui-même. En quelques semaines, elle nous a permis de voir le problème comme quelque chose que l’on allait travailler à résoudre ensemble et elle nous a donné l’espoir qu’il pouvait être résolu. A ce stade, j’avais abandonné tout espoir d’être capable de fonctionner “normalement” sexuellement dans ma vie. J’avais lu beaucoup de choses sur des forums en ligne, contenant une haine pure et un dégoût pour le sexe, où la pression sociale allait jusqu’à suggérer que si tu voulais du sexe dans ta vie, alors tu n’avais jamais vraiment été victime de violences. J’étais tout à fait confuse, ne sachant pas si ce que je ressentais était normal, ou s’il y avait quelque chose de perverti chez moi parce que je voulais être capable de régler ce problème et reprendre possession de ma sexualité. En quelques séances de thérapie, j’avais retrouvé un bout de certitude qu’on allait s’en sortir et mon partenaire a commencé à comprendre des choses sur le trauma, une suite de révélations pour lui – sur les triggers et la dissociation où avant il pensait juste que je réagissais à ce qu’il faisait lui plutôt qu’à des souvenirs d’abus. Il a commencé à se sentir moins impuissant et la thérapeute l’a aidé à trouver ce qu’il pouvait faire pour aider activement, sans empirer les choses.

L’une des plus grandes avancées entre nous, était une nuit pendant laquelle on a réessayé d’avoir des relations sexuelles, j’ai été très fortement trigger et j’ai switché pour une autre partie de ma personnalité, plus jeune, très secouée parce qu’elle avait l’impression d’être à nouveau abusée. Les fois précédentes où cela s’était produit, mon mari avait paniqué, il était parti plusieurs heures de la maison. Il avait eu l’impression d’être un violeur et ça l’avait mis dans un état de vulnérabilité profond – et si, soudainement, je changeais d’avis et déclarais qu’en fait il me violait ? Mais à ce moment précis, il ne s’est pas enfui. Il s’est montré très doux et gentil et a laissé la tempête se passer, tout en m’aidant à me calmer. Il a compris pourquoi je réagissais comme ça et ne l’a pas pris personnellement. Il est resté avec moi jusqu’à ce que, finalement, on s’allonge côte à côte dans le lit, à se faire des câlins et se sentir très proches, en créant de l’intimité, et c’était bien. C’était très différent de tout ce qu’on avait vécu avant, où, si je suis honnête, je m’étais senti abandonnée et très, très seule pour me sortir de cet état. Soudainement, je ne me sentais plus honteuse, je sentais qu’il était de mon côté et qu’il allait rester avec moi, et pas me laisser seule parce qu’on n’a pas des relations sexuelles suffisamment souvent ou suffisamment réussies. Ça a fait une différence de taille pour moi. Il n’avait pas de solution à trouver pour moi. Il devait juste ne pas fuir.

Doucement, avec l’aide de la thérapie de couple, nous avons identifié mes triggers et sommes tombés d’accord sur des stratégies pour les gérer, ou comment il devait répondre si je me perdais complètement et switchais. On a parlé de sujets comme le consentement – comment mon partenaire pouvait savoir que je consentais pleinement ? Comment je pouvais savoir que je consentais pleinement ? Lorsque je me fige, je ne suis plus en mesure de dire “non”, alors on a dû travailler à trouver des façons de communiquer avant d’en arriver là. On en est revenu aux bases et avons commencé à construire des choses de base pour dissiper la pression de la nudité complète et du “sexe véritable”. On a trouvé des façons de faire rester le moi adulte dans le présent et de faire coopérer mes alters pour qu’ils restent à l’arrière, on a appris les signaux de ma dissociation. Plus on prenait les choses lentement, plus c’était simple, et on a été en fait très surpris de la vitesse à laquelle on avançait. En n’essayant pas, en se retenant, ça a semblé augmenté notre désir mutuel, et la meilleure partie a surement été qu’en travaillant à améliorer ça ensemble, en apprenant à parler ouvertement de sexe pour la première fois, on s’est beaucoup rapproché en tant que couple.

Le sexe a commencé à être très différent une fois qu’on a été proches émotionnellement. C’était moins juste un truc que les gens pratiquent, quelque chose qui me faisait peur et que je trouvais parfois complètement répugnant. C’est devenu l’envie d’être très, très proche de mon partenaire, mon partenaire qui a envie d’être très, très proche de moi, et le sexe comme le véhicule de cette envie, plus que le sexe comme une fin en soi. Il y avait toujours beaucoup de choses que je ne savais pas gérer, mais on s’est rendu compte ensemble de certaines choses. D’abord, j’ai conscientisé que mes modèles de sexualité étaient basés sur le pouvoir, le contrôle, la douleur et la force, et qu’il y avait une grande différence entre ça et les relations sexuelles dans lesquelles j’étais maintenant impliquée. Et ensuite, mon mari s’est rendu compte que la pornographie en particulier lui avait appris que le sexe tournait autour de la pénétration et de l’orgasme, mais se concentrer uniquement là-dessus court-circuite tout le processus, et entraîne peu, voire pas, d’intimité.

On a donc dû élaborer ensemble de nouveaux modèles de sexe et de sexualité, en partant de mon passé traumatique et de ce à qu’il a retiré de la pornographie, pour construire quelque chose qui marcherait pour nous deux. C’est devenu propre à nous et personnel, alors ça n’était plus si effrayant. Graduellement, brique par brique, mon cerveau a séparé ce que je faisais maintenant avec mon partenaire de ce qui m’a été fait quand j’étais enfant, jusqu’au point où, maintenant, je ne vois plus aucune connexion entre les deux. C’est comme si ce lien avait été cassé, que mon cerveau et mon corps sont maintenant tous les deux capables de profiter du sexe comme une manifestation de notre proximité et notre relation plutôt qu’une chose bizarre à laquelle j’étais forcée quand j’étais enfant. Je suis toujours trigger de temps en temps, mais ce n’est plus un problème parce que ça ne gâche rien : on n’est pas dans un spectacle. Quand je suis trigger, c’est une opportunité pour moi de recevoir de l’affection et de la compassion de mon partenaire. Ça met le sexe en pause pendant un moment, mais ça ne nous sépare plus. En fait, souvent, ça nous rapproche.

Pendant longtemps, j’ai cru que si on avait subi des agressions sexuelles, comme moi, alors on ne serait jamais capable d’aimer le sexe. Ensuite je suis entrée dans une phase où j’ai cru que si je voulais du sexe, ça voulait dire que je n’avais jamais vraiment été agressée. Au bout d’un moment, en démêlant les différentes ficelles, j’ai pu récupérer ma sexualité et pour moi personnellement, l’aspect le plus important, c’est exprimer de l’amour dans une relation sérieuse. Le sexe n’est pas quelque chose que l’on fait parce qu’on est des animaux avec des besoins. C’est une façon de se connecter. Du coup ça n’a rien à voir avec la violence ni le pouvoir ou la luxure, et ça m’a vraiment aidée à y voir quelque chose de positif, qui soit complètement et diamétralement opposé à ce qui m’est arrivé dans l’enfance.

Je suis en colère maintenant, contre ce qui m’est arrivé quand j’étais enfant à cet égard, mais je suis aussi pleine de gratitude d’avoir pu m’en sortir, au moins d’être capable de m’engager dans une relation sexuelle mutuelle, consensuelle, sécure, nourrissante, avec l’homme que j’aime.

Ce n’est qu’une partie de la lutte qu’est la convalescence dans laquelle je suis engagée et en fait, ça a été plus facile à “résoudre” que d’autres batailles, mais j’ai regagné au moins un territoire et ça m’a donné de l’espoir pour le reste. Le soleil se lèvera au moins une fois !

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